Dans l’épaisseur des siècles


Dans l’épaisseur des siècles

M. Moleiro, éditeur espagnol qui sort de l’ordinaire, a entrepris de copier les plus beaux ouvrages existants. La raison ? Les sauver du temps qui passe, détériore et détruit.

Par Henry Bonnier

Nous avons tous quelque chose de Cassiodore. Telle est la marque des temps troublés et incertains. Ce Cassiodore vécut de 490 à 580 environ. Personnage important, il fut préfet du prétoire et historiographe de Théodoric. Il reste présent à nos mémoires pour s’être retiré en 540 au monastère de Vivarium, où il introduisit la coutume de copier des manuscrits (par mesure conservatoire) et pour avoir rédigé les Institutions, son oeuvre majeure qui servit de règle à la culture médiévale et qui faisait la somme des connaissances religieuses et profanes. Pour tout dire, il joua un rôle de médiateur entre le monde romano-byzantin et la société barbare qui venait de l’envahir, entre la cour des Goths et la Papauté. Plus que politique, son action fut civilisatrice, puisqu’elle constitua un trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle civilisation.

À sa manière, M. Moleiro, éditeur à Barcelone, fait penser à Cassiodore. S’il n’en est plus à former des copistes, Gutenberg étant passé par là, il s’érige luimême en copiste d’une culture qui risque de disparaître par les temps qui courent. Rien n’est plus fragile, on en conviendra, qu’un manuscrit enluminé, surtout s’il est unique. Il a donc décidé de visiter les plus grandes bibliothèques du monde, d’en recenser les plus beaux ouvrages et de les reproduire à l’identique. Ne prononcez jamais devant lui l’expression « fac simile ». Il lui préfère celle de « presque originale », chaque reproduction étant dite « édition première ».

Au vrai, l’illusion est parfaite. « à s’y casser le nez », pourrait-on dire. Où finit l’original ? Où commence la copie ? À ceci près que celle-ci est tirée à 987 exemplaires certifiés par notaire. Ainsi paraissent sauvés d’un désastre redouté des chefs-d’oeuvre qui représentent ce que la culture humaine a produit de plus exceptionnel.

UN SIGNE : L’APOCALYPSE

Clin d’oeil ironique, se trouve dans le catalogue de M.Moleiro une Apocalypse. Elle date de 1313 et semble en appeler à 2013, notre millésime. Cassiodore s’en fût enchanté, n’en doutons pas un instant, lui qui avait pour obsession l’épaisseur des siècles.

Pour mesurer l’extrême originalité de l’iconographie chrétienne en général et celle de cette Apocalypse en particulier, il faut mettre en perspective les approches qui caractérisent l’enseignement propre à chaque monothéisme : autant le fidèle juif est requis d’écouter, comme le lui enjoint ce commandement : « Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu », tandis que le croyant musulman est invité à lire, puisque le premier mot du Coran est un impératif : « Lis ! », autant la foi chrétienne se transmet par un « J’ai vu », par quoi s’affirme de façon fondamentale le témoignage. Et les apôtres, que sont-ils d’autres que des témoins ?

Toutefois, le témoignage peut être de deux sortes : ou direct, ou de songe. N’est-il pas écrit dans les Actes (1,9) à propos de l’Ascension : « Il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux…» Quant à Saint Jean, tombé en extase à Patmos où Dioclétien l’avait exilé, il est sujet à une série de visions qui ont trait à l’Église, à son devenir, à ses épreuves et enfin à son accomplissement dans une création renouvelée. Ces visions, Dieu lui commande de les consigner par écrit. Ajoutons que l’iconographie chrétienne, née de ce qui fut « vu » ou « songé », et c’est son originalité majeure, ne cesse de se nourrir de la théologie de l’Incarnation.

Donc L’Apocalypse 2013 ! Faut-il rappeler qu’ « apocalypse » signifie « dévoilement » ? Passé, présent, avenir sont tendus vers l’appel final : « Viens, Seigneur Jésus ! » – appel qui ne laissa pas de retentir durant les grands siècles médiévaux. C’est porté par cette sensibilité particulière, soutenu et comme inspiré par les Apocalypses carolingiennes, que Colin Chadelve, son enlumineur, a signé et daté de 1313 cette Apocalypse qui offre, à l’évidence, le cycle iconographique le plus vaste du Moyen-Âge. Luminosité des coloris, contraste des ors, richesse des illustrations, tout est fait pour impressionner les croyants et leur enseigner les impitoyables châtiments qui attendent les damnés de l’Enfer.

Sous nos yeux glisse, au fil des pages, une histoire qui est la nôtre et dont nous sommes pétris. A telle enseigne que, non contente d’être le livre de la Révélation, l’Apocalypse s’offre à nous comme le Livre de la Rédemption. Cela, les siècles le proclament dans leur épaisseur. Cela s’appelle une civilisation. Mais, de grâce, n’oublions pas l’avertissement de René Char : «… la civilisation, cette pellicule d’une effroyable minceur ! »

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