Cloner des ouvrages du Moyen-Age ou de la Renaissance


Au Moyen-Âge et à la Renaissance, souverains et personnalités de renom rassemblaient autour d’eux les meilleurs artisans du livre : copistes, enlumineurs, relieurs et orfèvres participaient ainsi à la création des livres d’heures, bibles moralisées et autres ouvrages richement enluminés des plus raffinés. Les plus luxueux furent transmis comme patrimoine, s’intégrant ainsi dans les grandes collections et bibliothèques royales. Aujourd’hui, grâce à certains de leurs propriétaires comme Napoléon Bonaparte, ils sont conservés, comme les trésors, dans les bibliothèques nationales ou privées les plus prestigieuses dont l’accès est souvent réservé à une élite d’initiés. 

À une époque où les liseuses électroniques et autres tablettes numériques sont omniprésentes, de plus en plus de maisons d’édition, imprimeries et journaux se voient menacés par la concurrence que supposent les groupes éditoriaux on-line, utilisant les nouvelles technologies numériques comme principal support. Il est toutefois possible de trouver des artisans qui travaillent dans le métier du livre pratiquement comme autrefois. C’est à Barcelone, où se trouve le principal éditeur de fac-similés, que nous avons rencontré une équipe de spécialistes et professionnels qui ont la vocation d’éditer, au XXIe  siècle, de prestigieux ouvrages qui semblent sortis tout droit des Chambres des Merveilles royales, anciennes gardiennes des trésors les plus précieux. La maison d’édition Moleiro a pour vocation reproduire à la perfection, de cloner pour ainsi dire, ces manuscrits enluminés, codex, cartes et atlas peints entre les VIIIe  et XVIe  siècles. La ressemblance de l’ouvrage ainsi reproduit avec l’original est telle qu’il est presque impossible d’en faire la distinction. Il s’agit d’un travail méticuleux qui ne connaît pas la rigueur du temps. Pour la réalisation de ces oeuvres uniques, l’utilisation de matériaux nobles et de premier choix est indispensable : le papier confectionné, l’encre utilisée, la feuille d’or, les peaux, les reliures, les fermoirs… Chaque oeuvre nécessite en moyenne deux années de travail alliant aux méthodes traditionnelles d’imprimerie des méthodes ultramodernes permises par la technologie actuelle où chaque phase du procédé de réalisation est suivie de près par des artisans spécialistes du métier. Après avoir reçu les autorisations nécessaires, le procédé de réalisation de ces fac-similés est constitué de cinq étapes principales : la photographie, la pré-impression, la correction des épreuves, l’impression finale puis enfin la reliure.

La photographie

Afin de pouvoir reconstruire le codex original, il est nécessaire de disposer d’une image parfaitement exacte de chacune des pages qui constituent le manuscrit. Avec un appareil photo numérique spécifique, de très haute précision, et dans des conditions de luminosité optimale (neutre et stable), sont photographiés tous les feuillets du codex, recto verso, prenant soin de maintenir le même cadrage tout au long de l’opération. Cette étape n’a pas d’alternative possible dans la mesure où les originaux doivent être manipulés au minimum et ne peuvent que rarement sortir de l’endroit où ils sont conservés.

La pré-impression
Les fichiers numériques issus de la première étape décomposent les couleurs en trois couleurs primaires, le rouge, le vert et le bleu (RGB). Or dans l’impression, les couleurs primaires qui, combinées entre elles, permettent l’obtention de toutes les couleurs imprimables, sont 4 : le cyan, le magenta, le jaune et enfin, le noir (CMYK). Le premier pas sera donc de traduire ces premières images à l’aide d’un logiciel adapté aux besoins spécifiques d’une reproduction de haute fidélité.

La correction des épreuves
Une fois que la conversion des images est réalisée, une première série d’ajustements chromatiques est effectuée selon des paramètres préalablement établis lors de l’étude du manuscrit. Une première épreuve d’impression couleur de toutes les p ages est alors effectuée. Ce premier jet se fait dans les mêmes conditions que le tirage définitif, soit, sur un support fabriqué spécialement pour l’oeuvre, qui reproduit fidèlement les caractéristiques du parchemin utilisé originellement pour la confection du manuscrit. L’étape suivante est sans aucun doute la clé de l’obtention d’un travail de qualité et 100% fidèle à son original: la correction des épreuves face au manuscrit. Malgré le degré de sophistication des outils et techniques actuelles, il est impossible de reproduire mécaniquement toutes les nuances d’une couleur ni certains contrastes, notamment lorsqu’il s’agit d’une oeuvre plusieurs fois centenaire. Il est donc indispensable de contraster visuellement les pages imprimées avec celle du manuscrit original, et de corriger les nuances que peuvent présenter les pages ainsi reproduites. Ceci ne peut être réalisé que par un expert capable d’apprécier à l’oeil nu l’infinité de couleurs et de nuances que renferme chacune des enluminures, ainsi que la reconstruction d’éléments manquants que la photographie ne réussit pas toujours à retranscrire en raison d’une reliure trop étroite par exemple. Cette correction se fait page par page, couleur par couleur, et est répétée tant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que la reproduction et l’original se confondent en tout point.

L’impression
Les méthodes employées pour fabriquer le papier sont artisanales, pratiquement comme dans les moulins à papier. Pour sa confection on emploie exclusivement des produits naturels (eau et cellulose) sans présence de produits chimiques acides. De la même façon qu’un peintre prépare sa toile, est appliquée sur le support une base qui va le préparer pour recevoir l’impression et lui donner une finition semblable au vélin ou au parchemin en fonction du matériau original. Pour l’impression est utilisé un système complexe de trame stochastique, qui décompose les couleurs de l’image en une myriade de minuscules points sans ordre apparent qui, à l’oeil nu, donne un effet très semblable au coup de pinceau de l’enlumineur. Avec le juste choix des encres, qui sont spécialement élaborées sur place afin de reproduire les caractéristiques des pigments naturels employés au Moyen-Âge, le rendu final relèvera plus de la peinture que de l’impression à proprement parler. Les pages sont agencées de manière à ce qu’une fois imprimées et pliées, elles forment des cahiers de 8, 16 pages ou plus, selon la composition du manuscrit original.

L’application des métaux
Aux vues de l’importance de la plupart des commanditaires ou destinataires de ces manuscrits enluminés, leurs miniatures étaient souvent enrichies avec de l’or ou de l’argent présentés sous différentes formes, l’or liquide ou pigment d’or et la feuille d’or qui par la suite peut être brunie. Les fac-similés édités reflètent eux aussi ces différences : par exemple, l’or liquide est déposé sur les parties sélectionnées par un procédé de sérigraphie, c’est-à-dire en le faisant couler sur des pochoirs délimitant ainsi la zone d’application. La feuille d’or ou d’argent, quant à elle, est apposée par thermopression, les détails à dorer sont gravés en relief sur une matrice, qui chauffée et par pression appliquera le film métallique sur la page.

La reliure
Avant d’assembler les cahiers qui composent le livre et de les porter à l’atelier de reliure, les pages sont découpées selon leur contour original, en respectant toutes les irrégularités, reproduisant même les perforations et autres imperfections que peut présenter le parchemin. Si les trous ou déchirures et autres dommages sont de taille très réduite, ils sont réalisés au laser, avec une précision chirurgicale au nanomètre près. Le travail de reliure est sans doute la partie la plus artisanale de toutes, en effet le relieur utilise encore aujourd’hui les mêmes techniques et outils que ceux employés au Moyen-Âge. Les feuillets, pliés à la main, sont assemblés en cahiers qui seront laissés quelque temps sous presse ; le livre est ensuite placé sur le cousoir, où l’artisan le coud manuellement avec du fil de soie. La reliure qui protège le fac-similé doit être, elle aussi, identique à celle du manuscrit : le type de peau (veau, mouton et chèvre étaient les plus utilisés), les ornements des couvertures, la couleur des tranchefiles, les gardes, les fermoirs, etc. … tout doit être reproduit avec exactitude.

Les produits finis, de véritables oeuvres d’art
Afin de les décorer et de les embellir, les plats et le dos de l’ouvrage sont habituellement dorés ou gaufrés. La dorure est appliqué par un procédé semblable à celui utilisé sur les pages du livre, par thermopression ; le gaufrage quant à lui s’obtient par humidification de cette même peau avant d’y appliquer une matrice chauffée pour lui donner le motif et la forme souhaitée. Par effet de chaleur, ce procédé rehausse les motifs décoratifs en leur donnant une teinte légèrement plus sombre.
Ce travail de reproduction est un travail titanesque où la notion de temps utilise des référentiels traditionnels et disparus aujourd’hui dans le milieu de l’édition moderne. Au-delà de la prouesse technique que représente ce travail et de la somptuosité des joyaux bibliographiques obtenus qui, sont de véritables oeuvres d’art, l’aspect culturel est prédominant. Véritables témoignages historiques des fondements de notre société et de l’évolution du monde dans le temps, c’est grâce à de tels spécialistes qu’aujourd’hui, sont accessible à tous, ces contenus jusqu’alors jalousement préservés, et à juste titre.
M.M.

Mónica Miró
Barcelone
Etudes de traduction et d’interprétation, puis de philologie anglaise à l’Université Autonome de Barcelone. Depuis 1995 chez M. Moleiro Editor où elle exerce la fonction de directrice éditoriale. Assure le contrôle et le suivi de l’ensemble du processus de réalisation des éditions quasi-originales publiées par l’éditeur

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