Manuel Moleiro, découvreur de trésors


Manuel Moleiro, découvreur de trésors

Feuilleter La Bible de Saint Louis en admirant ses 4 887 médaillons historiés, assis dans son fauteuil, ou observer à la loupe les Amérindiens emplumés qui crient et s’agitent dans l’Atlas Vallard, oeuvre d’un Dieppois inconnu. Tout cela est possible grâce aux « quasi-originaux » de Manuel Moleiro, ce Galicien émigré à Barcelone qui « clone » les manuscrits enluminés les plus prestigieux du monde et les vend… au compte-gouttes.

Conséquence, peutêtre, de la « virtualisation » du livre ? Vertige devant la perspective d’une disparition de l’écrit ? L e s fac-similés ont le vent en poupe. En France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, les éditeurs rivalisent pour proposer des reproductions de feuillets enluminés et de manuscrits de tel ou tel poète illustre. Parmi eux se détache un Don Quichotte d’une exigence pointilleuse, Manuel Moleiro. Venu de sa froide Galice jusqu’à l’aventureuse Barcelone, après des études de journalisme et de cinéma, il a plongé dans le fac-similé, poussé par sa passion de l’image et de l’art. Depuis 1991, il exhume et diffuse les manuscrits enluminés et les atlas les plus précieux des temps anciens, trésors de l’Humanité conservés dans la pénombre de bibliothèques, de musées ou de monastères.

Le goût de la perfection

« Je n’aime pas parler de fac-similés, je préfère le mot « clones » ou « quasioriginaux », parce que nous ne faisons pas que reproduire des pages, nous cultivons l’art de la perfection jusque dans le moindre détail de l’original, y compris sa couverture et ses fermoirs » explique Manuel Moleiro, avec le sourire tranquille d’un homme heureux. S’il ne fallait donner qu’un exemple de ce perfectionnisme, on pourrait citer le travail effectué sur La Bible de Saint Louis, le plus fastueux codex jamais créé par le génie humain.

Réalisée entre 1226 et 1234, à Paris, cette Bible moralisée est composée de trois volumes de 1 230 pages de grand format (420 x 320 mm), reliés en peau velours avec fermoirs dorés incrustés d’émaux. Chacune de ses pages comporte deux colonnes de médaillons historiés polychromes sur fond d’or bruni, préfi gurant, par ses bleus profonds, les vitraux de la Sainte-Chapelle. Sur les sept exemplaires réalisés au XIIIe siècle, il n’en reste que deux, conservés l’un à la cathédrale primatiale de Tolède, l’autre à la Morgan Library, à New York. « Nous avons travaillé six ans sur ce joyau, sans jamais, bien sûr, le faire sortir de la cathédrale, raconte l’éditeur. Il a d’abord fallu le restaurer ce qui a pris plusieurs mois. Puis nous avons procédé comme toujours : nous ne sommes que deux en contact avec l’oeuvre, le photographe et moi. Nous prenons plusieurs clichés de la même page. Une fois le modèle d’une page réalisée, nous le comparons avec l’original afi n de rectifi er les teintes et poser les ors. Les oeuvres antérieures au XIVe siècle présentent une difficulté supplémentaire, car les pigments utilisés pour rendre une même couleur changent tout le temps au sein d’un même manuscrit, chaque scribe ayant sa propre recette ». Le reste des opérations combine les prouesses des technologies modernes (offset, photo en 3D des charnières pour faire un prototype à la cire perdue) avec la connaissance d’artisanats ancestraux - enduit du support, contreplat et page de garde imprimés, couture des livrets, reliure, dorure, nervures et pinçage des nerfs - ou plus récents - sérigraphie, utilisation d’un « parchemin végétal ». Soixante-quinze personnes y sont employées, dans les ateliers de la Travesera de Gracia, proche du fameux Paseig de Gracia, vitrine de Barcelone.

Depuis le premier manuscrit « cloné », le Livre d’Heures de Charles VIII, qui repose à la Bibliothèque nationale d’Espagne, à Madrid, la maison Moleiro a publié une quarantaine d’ouvrages tous aussi précieux, dont 23 sont déjà épuisés. Parmi ces derniers, Les Très riches Heures du duc de Berry a eu un énorme succès, principalement en France. Tant pis pour ceux qui souhaiteraient l’acquérir, il n’y aura pas de seconde édition. Il faudra attendre qu’un des possesseurs décide de le revendre. C’est un des principes de l’atelier, en accord avec les bibliothèques, chaque ouvrage n’est tiré qu’à 987 exemplaires, non reproductibles ! Manuel Moleiro explique ce chiffre par la symbolique : « Le 7 est un chiffre parfait, symbole, dans l’Apocalypse, du Bien comme du Mal ». En réalité, si 987 ouvrages sont proposés à la vente, il est bien évident que le détenteur de l’original tout comme l’éditeur - qui y est tenu par la loi - en conservent quelques-uns. Le cardinal Francisco Alvarez Martinez, archevêque de Tolède, l’explique dans la préface de l’ouvrage d’explication de La Bible de Saint Louis : le chapitre de la cathédrale en a gardé un ou plusieurs exemplaires pour en permettre l’accès aux nombreux chercheurs, sans mettre en péril l’original. C’est donc souvent des clones que l’on verra, ici et là, dans les grandes expositions.

Autre point fort de la maison Moleiro : chaque manuscrit ou recueil de cartes géographiques est accompagné d’un livre de commentaires, en format inquarto (210 × 297 mm) et en couleurs, rédigé par les meilleurs spécialistes, et publié en trois langues au choix, espagnol, français ou anglais. Comment comprendre, aujourd’hui, un codex ou un livre d’Heures, si on ignore l’usage qu’en faisaient les princes ? Et qui connaît encore la symbolique attachée à chaque saint du calendrier ou à tous les instruments de la Passion du Christ ? Le livre explicatif des Grandes Heures d’Anne de Bretagne (400 pages, en couleurs) est signé par Marie-Pierre Laffitte, conservatrice au département des Manuscrits de la BnF, Georges Minois, historien de la Bretagne, et Michèle Bilimoff, botaniste, tous deux du CNRS, car ce chef-d’oeuvre de la peinture française, orné par Jean Bourdichon, outre ses quaranteneuf scènes en pleine page, constitue également un herbier dont les plantes grimpent, fraîches et vivaces, à l’assaut des pages de texte. Le « quasi-original » est malheureusement presque épuisé…

Un catalogue haut en couleurs

Qui choisit les ouvrages ? Qui décide ? Dans le cas de La Bible de Saint-Louis, ce sont les dépositaires du manuscrit qui ont fait appel à Manuel Moleiro, mais c’est souvent lui-même qui recherche, qui part en chasse, « exclusivement de chefs-d’oeuvre reconnus mondialement, précise-t-il, ou de trésors oubliés… » C’est ainsi qu’il a fait ses débuts avec un ouvrage célèbre en Espagne, le Beato de Liébana. Beato, moine mozarabe du VIIIe siècle, qui avait fui le califat de Cordoue pour se réfugier dans les montagnes cantabriques, a écrit et illustré un étonnant Commentaire de l’Apocalypse. L’intérêt théologique de l’ouvrage, conservé à la Bibliothèque Marciana de Venise, n’a d’égal que l’imagination foisonnante de ses illustrateurs. Dédaignant toute ornementation, les pages enluminées superposent plusieurs registres de couleurs saturées, dans lesquels ondoient personnages et fi gures fantastiques, irréels, fortement infl uencés par l’iconographie arabe. Les Beatos fi rent long feu en Espagne, où chaque monastère a produit le sien jusqu’à la fi n du Moyen Âge. Recherchant de couvents en bibliothèques les feuillets souvent dispersés de ces incomparables codex, la maison Moleiro en a reproduit cinq, dont ceux de Cardeña (Musée archéologique national de Madrid) et de Gérone sont encore disponibles.

À ces oeuvres du Haut Moyen Âge sont venus s’ajouter, on l’a vu, une dizaine de livres d’Heures, connus pour la richesse et la profusion de leurs illustrations, formant toutes un précieux témoignage historique sur la vie quotidienne et le costume à l’époque gothique. Outre Le Bréviaire d’Isabelle la Catholique et Les Heures de Jeanne Ire de Castille, Jeanne la Folle (British Library), le dernier venu sur le catalogue est celui d’Henri VIII d’Angleterre (Morgan Library, New York) exécuté à Tours, vers 1500, par l’artiste Jean Poyer, contemporain de Bourdichon. Cette oeuvre fastueuse d’une grande force dramatique, digne de cet étrange monarque, est un petit in-octavo (265 x 182 mm). Il compte 400 pages, dont 55 enluminures en pleine page et des thèmes déclinés avec minutie, parmi lesquels un émouvant calendrier des saisons. Dans le domaine religieux, qui se taille la part du lion, il faut encore mentionner un curieux Psautier anglo-catalan (BnF) initié vers 1200 à Canterbury et achevé 140 ans plus tard, en Catalogne. C’est un splendide in-folio dont les premières pages contiennent des enluminures de la largeur de la page, et les dernières, catalanes, des illustrations de même ampleur, mais divisées en plusieurs registres, euxmêmes compartimentés par des fi lets de couleur…

Les livres scientifiques, souvent les plus réjouissants pour l’oeil, comptent parmi les nouveautés de la maison. Le Tractatus de Herbis (British Library), daté de 1440, se veut un dictionnaire médical, miscellanées de connaissances grecques, byzantines et judéo-andalouses. La médecine y trouve moins son compte que la superstition. Pour preuve, la mandragore, l’herbe des pendus, exposée comme un large éventail de verdure sortant de la tête d’un homme cadavérique ! Quant au Tacuinum Sanitatis (BnF), composé en Rhénanie, au milieu du Xe siècle, il constitue un des premiers ouvrages « écologiques » du monde, en même temps qu’une source iconographique privilégiée sur la vie quotidienne. Le Tacuinum n’a en effet d’autre ambition que d’édicter certains principes de base à l’entretien de la santé : aliments, boissons, air pur, exercice, mouvement et repos… à travers des images toutes de fraîcheur et de sérénité. Reste un registre d’incomparable splendeur : les atlas, et notamment l’Atlas Vallard, ou Atlas dieppois, que Manuel Moleiro a exhumé à la Huntington Library de San Marino (Californie). Ses quinze cartes, qui sont autant de malles aux trésors fourmillantes de personnages, sont un mystère. Comment, en 1547, a-t-il pu y avoir, à Dieppe, une école de cartographie capable de produire un tel monument d’élégance et de précision géographique ? De l’avis des spécialistes qui ont rédigé l’ouvrage complémentaire, si « Vallard » a sans doute été le commanditaire de l’atlas, l’auteur n’a pu être qu’un navigateur portugais, car personne, à part eux, ne connaissait l’existence de la côte australienne, qui ne sera découverte qu’en 1605. L’érotisme enfi n, constitue le dernier répertoire abordé par l’entreprise, avec un ouvrage en arabe : le Lazzat Al-Nisâ (Le Plaisir des Femmes) est un traité persan, rédigé à la fi n du XVIIIe siècle, traduction du Kamasutra. Sur 200 pages enluminées s’allient la poésie et un érotisme aussi naïf qu’impudique, destiné à informer les hommes de l’existence de quatre types de femmes, classées par type de libido. Conservé à la BnF, ce livre sur lequel on sait peu de chose était dissimulé sous une autre couverture. Cette incursion dans un si vaste patrimoine devrait se poursuivre, si l’on en croit le silence amusé de Manuel Moleiro lorsqu’on lui pose la question !

« Diffuser au plus large public », tel est le souhait de M. Moleiro, qui précise tout de même : « du moins à un nombre réduit de personnes qui ont la capacité de s’émouvoir devant ces oeuvres ». La capacité et les moyens ! Car les clones de Moleiro, dont quelques exemplaires ont été offerts à la famille royale d’Espagne, aux papes successifs et à de rares personnalités de la planète, coûtent cher. Les prix s’échelonnent entre 2 400 euros pour l’Atlas universel de Fernão Vaz Dourado à 16 500 euros pour les Grandes Heures d’Anne de Bretagne. Et si le merveilleux Atlas Vallard est abordable à 3 100 euros, rares sont les privilégiés qui pourront goûter le plaisir de s’offrir La Bible de Saint Louis, vendue 15 000 euros…

Anne-Marie Romero

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