Un livre d’heures et de rêves



Après avoir publié les Heures de Charles VIII, les Grandes Heures d’Anne de Bretagne et les Heures d’Henri VIII, les éditions M. Moleiro offrent à notre lecture les Heures de Charles d’Angoulême, le père de notre roi François 1er. 

Ce chef-d’oeuvre de l’originalité, de la créativité et de l’audace intellectuelle a été peint par Robinet Testard et Jean Bourdichon. La contribution d’Israhel van Meckenem joue un grand rôle dans cet ouvrage daté de la fin du 15e siècle. Une époque où l’art religieux commençait à se lancer déjà sur les chemins du monde moderne.

 

UNE SENSIBILITÉ GERMANIQUE DE L’ART

Robinet Testard réalisa pour Charles d’Angoulême les décorations de nombreux ouvrages. C’était un artiste qui n’était pas attiré par le réalisme. Il prenait des coloris vifs, éclatants. Il était influencé par l’école allemande où les estampes laissaient la part belle à l’imagination. Il y avait bien là deux écoles de peinture qui n’utilisaient pas la même méthode : le désir de transcrire la réalité contre le désir de la voir autrement. C’étaient presque deux modes d’appréhension de la morale qui s’opposaient ainsi. Dans un débat qui continue de nos jours : classicisme contre romantisme, naturalisme contre surréalisme. C’est aussi une grande question de la religion chrétienne : le Christ est-il en nous comme une raison, et doit-on le chercher avec les moyens de notre raisonnement ? Ou bien faut-il se laisser aller, en une fulgurante illumination qui embrase notre imaginaire et nous mène sur la voie spirituelle ?

En peinture, pour résumer, doit-on raconter le réel ou le rêve ? Avec les limites du réel, puisqu’on ne peut jamais voir celui-ci dans sa totalité, et celles du rêve où l’on voit des choses sans savoir si elles existent ou si elles sont de simples illusions.

Le charme de l’école allemande repose sur ses capacités d’évasion dans le rêve et l’illumination. Cela donne des images fortes, prenantes et vivaces. Elles permettent d’occuper l’esprit en le libérant. L’école réaliste est en revanche imprégnée de cette logique que l’on trouve dans les versions latines : Elle donne à notre intelligence l’occasion de travailler, d’analyser, de légiférer à partir d’une structure conçue à l’avance.

Alors, un prince ne doit-il pas légiférer plutôt que rêver ? Un chrétien, fût-il prince, doit-il suivre son intuition ou chercher son bonheur sur les chemins déjà tracés de la compréhension de la foi ? La question n’a bien sûr pas de réponse même si elle mérite d’être posée, puisqu’elle indique un choix culturel.

La méthode de l’estampe est toute nouvelle au temps de Charles d’Angoulême. Elle a été inventée en Europe du Nord au début du 15e siècle. Elle commence à se diffuser en France dans les années 1460. Elle est d’une grande liberté. C’est l’imaginaire qui travaille, c’est l’invention de la forme, avec le recours à ce que l’on veut comme couleurs... c’est presque une violence dans les teintes jouant avec des formes originales.

Cette façon d’enluminer, de décorer un Livre d’Heures est bel et bien une nouveauté. Parce que le monde artistique de cette fin de l’époque moyenâgeuse avait le plus souvent été respectueux d’un formalisme. Même les gargouilles, les monstres décrits, les animaux féeriques obéissent à des règles, toujours les mêmes. On peut y ressentir le poids des traditions de l’Église. Mais on peut aller plus loin et penser à l’influence toujours présente de l’Empire romain disparu, où l’on aimait copier l’art grec, parce que ses justes proportions se suffisaient à ellesmêmes, et que chercher de nouvelles formes originales n’étaient point à l’ordre du jour dans l’organisation d’un Empire tourné sur la production, les flux commerciaux et la politique rationnelle.

L’imaginaire, on a beau dire, c’est l’appel au monde barbare, où l’on est sensible à ce qui est différent, fluide, modifiable, comme le paysage dans une forêt mystérieuse, que l’on ne contrôle pas et où l’on est juste toléré par les forces obscures de la nature.

Charles d’Angoulême est l’exemple de cette chevalerie d’origine nordique s’étant plié au monde du catholicisme romain : Elle accepte la loi du Christ, comme une poésie, ordonnancée par Rome peut-être, mais il y a toujours cette fougue et intempérance du chevalier errant, sans toit ni loi, sans roi ni Empire, obéissant à des codes d’aventure plus qu’à des règles nécessaires à la construction d’un monde réel.

La culture aristocratique nordique s’est affinée tout au long du Moyen-âge. Elle a su jouer de ces ambivalences entre ses deux origines, celle de l’Empire façonné par les Césars, et celle des tribus de Clovis le Franc, de Rollon le Viking, d’Alaric le Goth… L’aristocratie chrétienne est née de cette union entre le réalisme et l’idéalisme, elle a trouvé son homogénéité dans la religion. Celle-ci laissait la part au merveilleux tout en dictant un ordre strict de vie avec une morale, une suite de règles, un code permanent qui seul permettait à la société de se développer avec un minimum de sécurité et de stabilité. Toute la finesse d’esprit de ce subtil mélange se retrouve dans les goûts de Charles d’Angoulême : Il faut donner des règles... utiliser les savoirs des peintres jusqu’alors reconnus... mais laisser l’ouverture d’esprit permettant d’aller plus avant dans l’expression de l’art. De nos jours on parlerait de jonction entre l’analyse de l’existant et la création par l’imaginaire, afin d’évoluer au mieux vers le futur.

C’est peut-être déjà ce principe qui motivait les goûts artistiques du père de François 1er : nous étions à l’aube de la Renaissance. Le monde des arts était en train de modifier ses perspectives. Il fallait partir à tâtons à la recherche de nouvelles normes et formes, c’était une recherche presque alchimique vers l’inconnu. Dans ce Livre d’Heures commandé par Charles d’Angoulême, certaines représentations seront insolites, d’une grande liberté sur la forme et sur le fond. C’est presque une tentative d’art moderne, comme des lettres nouvelles qui parlent dans un autre langage.

Ce n’est pas tellement le début de la Renaissance qui est alors signifié, mais bien une pensée qui est celle de l’inconscient collectif, avec son intemporalité, un vieux fond germanique, avec sa profonde force vitale issue des forêts d’Arioviste, où la forme courbe est privilégiée. Celle des rivières et des feuilles des arbres, celle des pensées et des contes, où la symbolique ramène toujours au point de départ des choses, en un cycle d’éternité.

Les personnages bibliques sont, par nature transcendantaux. Mais leur représentation habituelle et romaine ne l’est pas forcément. Alors, il n’est pas rare de voir que l’artiste insiste sur le côté doux, paisible de ses personnages, comme s’ils étaient faits dans la perspective d’une logique raisonnable et humaniste.

Mais il y a aussi une autre perception culturelle du Christ, de la Vierge, des apôtres ou de leur entourage. Celle de personnages hors du commun, avec une passion qui défie toutes les normes. Leur révélation n’est pas du domaine du rationnel, pas plus que de l’événement. C’est une destinée eschatologique, tournée vers le fantastique de l’Univers inconnu, où des légions incroyables vont s’affronter pour définir la vraie nature de la vie auprès de Dieu. Tout devient baroque, barbare, violent. Nous sommes loin des visions que donnera Fénelon avec le quiétisme, loin de Pascal et même de Saint Thomas si on le prend au pied de la lettre. Ce qui compte, c’est cette autre chose qui se révélera après le Jugement Dernier, et qui sera le royaume des Saints. 

Ces deux façons de peindre et dessiner la vérité du message du Christ dépendent en fait de sa façon d’aborder la religion, selon sa culture et son caractère : Partir du réel pour aller vers l’absolu, ou bien partir de l’absolu pour regarder le réel. La première est aristotélicienne, la seconde platonicienne. Et le génie de la pensée chrétienne telle qu’elle s’est organisée au cours du Moyen-âge, a été de laisser les deux évoluer librement, parce qu’elles n’étaient pas plus l’une que l’autre contraires aux dogmes fondamentaux.

L’ordonnancement rationnel d’une oeuvre artistique bénéficiait de toute la mentalité latine, et les artistes du Sud allaient exprimer avec finesse cet agencement habile et fondamentalement classique de leur art. Plus éloignée de la Méditerranée, la pensée créatrice du Nord allait aborder d’une autre façon son amour du Christ, sous forme de mystère où la violence de la nature est représentée, où l’inconnu existe, avec des formes parfois étranges, qui peuvent étonner.

LA DEVOTIO MODERNA

Ce qui est légèrement paradoxal, c’est que les Livres d’Heures servent de livres de raison, et que le livre de Charles d’Angoulême privilégie le rêve. C’est ce qui fait aussi son intérêt.

Les Livres d’Heures sont nés au milieu du 13e siècle, pour indiquer les règles à la fois canoniques et personnelles que leurs possesseurs s’engageaient à suivre. Un Livre d’Heures est le pendant laïque du bréviaire destiné au prêtre. Il introduit la morale quotidienne à suivre, il a donc un côté personnel. On peut y faire peindre ses armes, indiquer la naissance de ses enfants, ou même y faire figurer son portrait. Il représente le rapport particulier de chacun avec la religion. Aux côtés des normes et des prières nécessaires, on pouvait choisir des textes selon ses goûts et son histoire. Chaque Chrétien sachant lire et suffisamment riche avait son Livre d’Heures personnel. Il pouvait même en avoir plusieurs. Car il s’agissait de véritables ouvrages d’art, qui étaient écrits le plus souvent en latin. Chaque heure est constituée d’une succession de psaumes, prières et lectures, avec des antiennes, des versets, des répons, des capitules. Le Livre d’Heures réglait la vie de chacun en lui permettant de passer de son quotidien à la transcendance, de sa propre personnalité à l’universalité du message catholique. 

Des variantes pouvaient exister selon les diocèses, ou les Ordres religieux auxquels on était personnellement attaché. On parle ainsi d’heures à l’usage de Rome, de Paris, de Reims ou des Franciscains…

Un Livre d’Heures commence par un calendrier perpétuel. Avec les indications de certaines fêtes liturgiques, liées à un Saint, à un diocèse, ou à la personne qui les a choisis en commandant le livre. Les grandes fêtes liturgiques communes à tous sont aussi marquées.

On voit là tout l’ordonnancement de la pensée religieuse au Moyen-âge, dans un mélange d’individualité et de communautarisme. Chacun a ainsi sa propre approche, mais de la même foi. C’est ce que Chateaubriand définira quelques siècles plus tard comme le génie du Christianisme. Loin d’être un ouvrage de contraintes, le Livre d’Heures est un livre de libertés personnelles, de raison, c’est-à-dire de raisonnement personnel pour arriver à Dieu.

La force de l’individu au Moyen-âge résidait ainsi dans son équilibre lié à ses pratiques cultuelles. Il s’agissait là de toute une culture tournée sur la personnalité parfaitement féminine de la Sainte Vierge. L’élément central de l’ouvrage était en effet les Heures de la Vierge et c’est lui qui a donné son nom de façon générique à l’ensemble du volume. La dévotion à la Vierge qui était fondamentale prouve par ailleurs que la femme était infiniment respectée à cette époque réputée brutale, masculine et austère.

UN BONHEUR RELIGIEUX

Une autre chose qui est strictement fabuleuse, c’est le pouvoir de l’image. Elle est colorée parce que le Moyen-âge aime les couleurs. Les statues des Saints des cathédrales sont peintes en teintes vives. Dans les églises aussi, on n’hésite pas à donner figure charnelle aux statues. Et les murs sont recouverts de tentures de toutes les variations. C’est un foisonnement de la diversité de la lumière, qui donne du relief aux formes pour les animer. Loin d’être fixes, les personnages et les animaux prennent alors mouvement, ils expriment leur différence, et rien ne serait plus faux que d’affirmer que le Temps des Cathédrales était pour un ordonnancement rigide des choses.

Tout était vie, événement joyeux et charmant, c’était une forme de douceur dans la passion, de refus de l’uniformité, parce que ces couleurs étaient libres. 

Cette mentalité joyeuse se retrouve dans les Livres d’Heures, qui sont là non pas pour attrister le lecteur, mais lui montrer la gaieté de la foi, avec son espérance divine qui est avant tout la grande joie suprême. Ne nous représentons donc pas le propriétaire d’un Livre d’Heures lisant avec un visage sévère et laborieux ses textes d’Évangile ou ses litanies. Il s’agit pour lui d’une détente, d’un loisir, d’une joie profonde que rien ne peut altérer. Parce que toute sa vie se règle autour de son livre, autour de ses prières, qui ne sont pas une contrainte, mais un plaisir. C’est dans cette logique de joie qu’il faut regarder les enluminures des Livres d’Heures. De l’Annonciation aux heures de la Croix, de la couleur rouge à la bleue, c’est toute une histoire qui est racontée, et devient partie prenante de la vie du fidèle. Il faut penser qu’à cette époque, il n’a ni journal, ni télévision, ni cinéma… Mais il a son journal, son histoire, ou plutôt ses histoires qui le passionnent et s’appellent la vie du Christ et de ses Saints, avec l’attente fabuleuse de la mort qui doit mener à une réalisation sublime. On peut dire que la vie est ainsi pleine de sens, et ce sens religieux est rempli d’événements, de fêtes, de tradition, de bonheurs. Nous sommes loin d’un dark age, selon l’expression anglaise, qui n’a pas cerné toute cette magnificence de la vie dans cet environnement sacré tout proche de l’individu lui apportant un réconfort permanent face aux chagrins de la vie, et aussi une norme d’équilibre dans ses joies, afin qu’elles restent positives.

Les Heures de Charles d’Angoulême, dont le corps d’ouvrage mesure 215 sur 155 mm, sont écrites sur parchemin. Elles comportent 115 feuillets – numérotés à l’encre au 19e siècle –, auxquels il faut rajouter en tête du volume deux feuillets de parchemin – un feuillet volant de reliure suivi de l’ancienne contregarde – et en fin de celui-ci également un feuillet volant de reliure, toujours en parchemin. Entre le premier feuillet volant et l’ancienne contregarde supérieurs a été insérée une feuille de papier contemporain afin d’y fixer une note sur les gravures contenues dans le volume, rédigée au 19e siècle.
 


Les Heures de Charles d’Angoulême

Cote: Latin 1173, Date: c. 1485, Lieu d’origine: France, Format: ±215 x 155 mm, Peintre: Robinet Testard

230 pages dont 38 enluminures à pleine page. Reliure en cuir rouge décoré à l’or. Volume de commentaires en couleurs rédigé par Maxence Hermant y Séverine Lepape (BnF).

« Quasi-original », édition première, unique, numérotée et limitée à 987 exemplaires certifiés par notaire

ISBN: 978-84-16509-11-9


M. Moleiro Editor, S.A.

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