Un manuscrit de chevet : le Livre de Chasse de Gaston Phébus
LE MAGAZINE DU BIBLIOPHIL


OU COMMENT UN ÉDITEUR HORS NORME DE BARCELONE PUISE DANS LA CRÈME DES MANUSCRITS POUR EN TIRER DE REMARQUABLES FAC-SIMILÉS.
CETTE FOIS-CI, IL S’AGIT DU MANUSCRIT 616 DE LA BNF : LE LIVRE DE CHASSE RÉDIGÉ (PLUS EXACTEMENT DICTÉ À UN COPISTE) ENTRE 1387 ET 1389 PAR GASTON PHÉBUS, COMTE DE FOIX ET VICOMTE DE BÉARN.
 
 Nous entendons d’ici s’élever les voix des bibliophiles sceptiques. Un article sur un fac-similé dans Le Magazine du Bibliophile ! Depuis quand un fac-similé serait-il un vrai livre ?
 

HARO SUR LE FAC-SIMILÉ
Oh là ! Tout doux ! Ce que Manuel Moleiro propose est loin d’être un reprint – d’abord, parce qu’il ne s’agit pas de reproduire un livre mais un manuscrit, par définition unique et, de surcroît, époustouflant. Chez Moleiro, atteindre la quasi perfection de reproduction est histoire de volonté profonde, mais aussi d’atouts techniques d’hier et d’aujourd’hui. S’il utilise des peaux tannées à l’ancienne pour la reliure et du papier fabriqué à la main, le reste procède des avancées technologiques qui permettent de retrouver épaisseur des feuillets, couleurs et ors des enluminures et même odeur des manuscrits choisis.
Le volume auquel s’attaque cette fois la maison d’édition de Barcelone se trouve à la BnF, relié en maroquin à la cathédrale, portant les armes des Orléans et le chiffre de Louis-Philippe.
Ce n’est qu’après la révolution de 1848 qu’il fut remis à la Bibliothèque nationale. Il aura sacrément bourlingué ce Livre de Chasse depuis la fin du XVe siècle, de la bibliothèque d’Aymar de Poitiers à celle de Bernard de Cles, évêque de Trente, de celle de Ferdinand Ier de Habsbourg, frère de Charles Quint, à celle du marquis de Vigneau qui en fit don à Louis XIV. En 1709, il est entre les mains du Dauphin qui le place dans le Cabinet du Roi. En 1726, sans que l’on sache comment, le manuscrit réapparaît dans la bibliothèque du comte de Toulouse à Rambouillet. Son fils, le duc de Penthièvre, et à sa suite le roi Louis-Philippe en héritent. Ouf !
 




« De la bibliothèque d’Aymar de Poitiers à celles de Bernard de Cles,
[...] de Ferdinand Ier de Habsbourg, frère de Charles Quint, [...] de Louis XIV...
 
 
Fébus ou Phébus ?
Comment orthographie-t-on le nom du comte de Foix ? Faut-il écrire Fébus, Phébus ou Phoebus? Depuis la Renaissance et la redécouverte de la langue grecque, on eut tendance à opter pour le « PH ». Phébus ou Phoebus, du grec ancien Φο?βος / Phoíbos, était le nom d’Apollon qui en latin, veut dire « le brillant ». On l’associait au soleil. Voilà pourquoi Hugo, dans son roman Notre-Dame de Paris, donne au jeune homme aux cheveux et aux moustaches blondes dont Esméralda va tomber amoureuse, le nom de Phoebus de Châteaupers. Le comte de Foix était lui aussi d’une blondeur éclatante. C’est pourquoi il fut surnommé Fébus, cette fois avec un « F ». En occitan le « PH » n’avait pas cours. C’est d’ailleurs sous cette graphie que l’on a retrouvé signatures, ex-libris et inscriptions aux murs de ses châteaux.
Ces changements de main, ces sauts de puce de bibliothèque précieuse en bibliothèque précieuse montrent assez la conscience que l’on eut dès l’origine de la rareté de ce manuscrit. Et pour cause. Il s’agit du Livre de Chasse de Gaston III de Foix-Béarn, dit Gaston Fébus, à la crinière blonde, à l’âme indépendante, n’ayant reconnu ni le pape romain ni l’avignonnais, ayant jalousement administré son territoire morcelé. Ce grand seigneur, atypique, lettré et chasseur, commença à dicter en 1387 son Livre de Chasse alors qu’une longue trêve interrompait la guerre de Cent Ans au début du règne de Charles VI. Le manuscrit que Manuel Moleiro a choisi de reproduire n’est pas la plus ancienne copie que la Bibliothèque nationale de France conserve puisqu’en ses murs repose aussi le manuscrit 619. Celui-là, certainement copié sur l’exemplaire de l’auteur est sans aucun doute le plus ancien manuscrit connu du texte. Mais s’il a été historié par le meilleur artiste avignonnais de l’époque, le choix de grisailles à peine rehaussées de couleur lui a fait préférer le manuscrit 616. Celui-ci, assez comparable en beauté au manuscrit de la collection Clara Peck à New York, le surpasse néanmoins d’une longueur et ce n’est que justice que l’éditeur l’ait élu.
 

UNE OEUVRE D’ART QUI SE LIT
En effet, ses 128 feuillets, écrits en lettres gothiques sur deux colonnes de quarante lignes ont reçu 87 peintures qui figurent parmi les plus délicates et les plus vivantes de l’enluminure parisienne du début du XVe siècle. L’art des miniatures du 616 a été comparé à celui, codifié, des tapisseries *. On y retrouve une ligne d’horizon placée très haut dans l’image qui laisse libre cours à la scène représentée. Comme dans les tapisseries, personnages, animaux, objets sont la plupart du temps disposés les uns à côté ou au-dessus des autres plutôt que les uns derrière les autres. Il ne faut pas y voir une incapacité technique ou un quelconque manque de virtuosité, mais bien un parti pris des artistes qui avaient pleinement compris qu’il leur était demandé d’illustrer un traité technique et que pour ce faire, la lisibilité devait passer avant le brio de la composition. Enfin «la technique purement picturale employée pour représenter la végétation au moyen d’une savante gradation de verts posés ton sur ton, sans aucune intervention du dessin, évoque irrésistiblement les “verdures” de la fin du Moyen Âge, et contribue à l’enchantement procuré par cet extraordinaire manuscrit» *. Feuilleter un manuscrit aussi célèbre que celui-ci, reproduit avec toute l’adresse des ateliers Moleiro, ne procure pas seulement un plaisir de l’instant. C’est également ramener à la vie, par notre regard et notre manipulation, chaque artiste qui a participé à cette épopée de papier, épopée qui ne fut pas, cela tombe sous le sens, l’affaire d’un seul homme ou d’un petit groupe restreint. Pour arriver à un tel niveau d’excellence, plusieurs équipes artistiques se sont relayées. On a attribué sans que l’ombre d’un doute ne vienne l’infirmer, l’exécution des compositions principales à l’atelier du maître du duc de Bedford. Les attitudes et les gestes en sont caractéristiques. S’en détache le Maître des Adelphes qui semble avoir particulièrement laissé son empreinte pleine d’un sens aigu de l’observation et d’une maîtrise décorative très proche du style gothique international.

 
LE CHEF D’ŒUVRE DE PLUSIEURS MAÎTRES ET ATELIERS
On a aussi identifié la patte du Maître d’Egerton, au style proche de celui des frères Limbourg. Enfin, on pense avoir décelé la matière picturale généreuse, épaisse, du Maître de l’Epître d’Othéa, très différente du fini lisse et porcelainé du courant Bedford. Vraisemblablement, et c’est à noter, celui-là ne collabora avec «les Bedford boys» que dans ce seul manuscrit.
Un désormais célèbre passage de la Cité des Dames (1405) de Christine de Pisan a révélé l’existence de praticiens spécialisés dans la peinture des fonds. L’examen attentif du manuscrit que permettra le fac-similé des éditions Moleiro confirme pleinement leur présence. Elle se découvre, par exemple, aux feuillages des arbres légèrement écaillés qui trahissent leur intervention originelle : sous la peinture verte apparaît en effet la feuille d’or qu’elle recouvrait et qui avait été appliquée en amont. Le répertoire ornemental de ces fonds est follement varié et on ne se lassera pas de l’admirer. Fonds à damier, à rinceaux, à doubles baguettes dorées entrecroisées, en losanges, en pointes de diamants se succèdent pour notre plus grand plaisir. Fait exceptionnel, les feuillets 52v, 53v et 54 présentent un motif à ramages d’or «bohémien» qui sort du sentier battu des ateliers parisiens. Couramment utilisé dès la fin du XIVe siècle à Avignon, sa présence dans le Livre de Chasse prouve que les courants d’influence étaient alors vivaces et qu’ils s’entrecroisaient. Dans quelques rares cas, les fonds du français 616 semblent avoir été exécutés par les illustrateurs eux-mêmes. Cela est évident dans le cas du fond aérien du feuillet 57v, «comment on doit reconnaître un grand cerf par les fumées». Mais c’est le traitement des animaux, des scènes de chasse qui retiendra avant tout l’attention de l’amateur. Un cerf s’élance, des lapins s’égaillent, les chiens courent, se désaltèrent, piaffent d’impatience dans leur chenil, les chevaux galopent menant leurs cavaliers à bon train. Fébus apparaît à plusieurs reprises, dans toute sa gloire, dans toute sa volonté de chasser de noble façon. Parfois même, on rit tant la scène semble volée sur le vif. Le maître des Adelphes, dans le folio 54, n’a par exemple pas hésité à forcer le trait au moment de peindre Gaston Fébus apprenant à ses serviteurs à corner et à huer. Avec humour et génie, l’artiste y oppose les motifs damassés délicatement peints de la robe du comte de Foix au naturalisme frôlant le comique de geste des serviteurs qui prennent leur cours de musique cynégétique, corps arc-boutés, joues gonflées à l’extrême.
 

« Fébus apparaît à plusieurs reprises, dans toute sa gloire, dans toute sa volonté de chasser de noble façon. Parfois même, on rit tant la scène semble volée sur le vif.


DE L’ART CYNÉGÉTIQUE POUR EXERCICE SPIRITUEL
Gaston Fébus est omniprésent dans le manuscrit comme il l’était dans la vie. Il avait invité à sa cour Jean Froissart (1337-1404), dans l’idée de le séduire. «L’opération de com’ » fut un tel succès que le célèbre chroniqueur prit sa plus belle plume pour vanter dans ses chroniques l’ébouriffant seigneur. Manuel Moleiro lui-même, qui pourtant abhorre la chasse, est tombé sous son charme. C’est vrai que les deux hommes ont en commun le goût des animaux dont la sagesse primitive nous reconnecte avec l’essence de la Vie.
Le Livre de Chasse ainsi que les pages de Froissart ont contribué à mener jusqu’à nous le souvenir éclatant de ce chasseur hors pair, de ce fin lettré. Et si le chroniqueur passe sous silence la colère et la violence qui animaient le comte de Foix au point de lui faire tuer dans un moment d’égarement son propre fils, le Livre de Chasse se charge de nous rappeler sa face sombre et sa quête d’éternité.
En effet, si ce traité est d’une valeur cynégétique assurée, il est aussi un « Exercice spirituel ». Fébus voyait dans la chasse un entraînement rédempteur qui éloigne de l’oisiveté et stimule l’esprit, qui vante la difficulté et l’ingénuité, qui en un mot, place sur le chemin du Paradis. Gaston Fébus est mort en 1391, par une chaude journée, au retour d’une chasse à l’ours, après avoir avalé d’un coup un cruchon d’eau glacée. Il avait égorgé Gaston, son héritier. Yvain, son fils illégitime périt au «Bal des Ardents». Leurs corps sont poussière. Sa descendance est donc mort-née, mais ses écrits brillent toujours de mille feux.
 
VALENTINE DEL MORAL
 
 
 


(*) – Il y a quelques années de cela, en 1999, dans la présentation que
la Bibliothèque nationale faisait du cédérom consacré au Livre de Chasse
de Gaston Phébus qui paraissait dans sa collection «Bibliothèque nationale
de France, Sources», on trouvait quelques pistes de lecture de cet
extraordinaire monument de l’illustration livresque.


 

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